L’enjeu des municipales sur la Seine-Saint-Denis

Dans le 93, deux entités de taille intéressent les politiques. Deux intercommunalités aux pouvoirs bien définis et surtout très importants. « Plaine commune » à l’ouest, vers Saint-Denis ; Est Ensemble au centre vers Montreuil et Rosny-sous-Bois. Deux intercommunalités pour lesquelles se disputent le PS et le PCF lors des prochaines municipales. Décryptage par nos confrères du journal « Libération ».

La rose rouge n'est-elle passible qu'à Aulnay ? | Montage (C) DR

La rose rouge n’est-elle passible qu’à Aulnay ? | Montage (C) DR

En Seine-Saint-Denis, un scrutin peut en cacher un autre

PS et PCF se disputent durement plusieurs communes du 93. Le résultat aura des conséquences sur la plus grande intercommunalité d’Ile-de-France, mais aussi sur la future métropole parisienne.

«Les communistes ont fait leur temps.» Ce jugement lapidaire est de Mathieu Hanotin, candidat socialiste à la mairie de Saint-Denis. C’est par lui, et par l’absence de danger à droite, que le jeune député justifie son intention de ravir la ville à son maire actuel, le communiste Didier Paillard. Le cas de Saint-Denis est exemplaire de l’offensive lancée par le PS contre les derniers bastions communistes du 93.

Et l’enjeu de ces batailles va au-delà des hôtels de ville. En arrière-plan se joue aussi le contrôle d’intercommunalités comme Plaine Commune, la plus importante structure de ce genre en Ile-de-France. Et celui de la future métropole parisienne, qui doit voir le jour en 2016. Un nouveau recul municipal du PCF contribuerait à marginaliser les élus communistes au sein de ces instances – alors que l’ancrage local est l’un des derniers atouts du parti.

Premier étage: les communes

La «ceinture rouge» a connu de meilleurs jours. En 1977, le PCF contrôlait 27 des 40 communes de Seine-Saint-Denis, représentant 80% de la population. Il n’en dirige plus que onze aujourd’hui, en comptant les maires apparentés. «Longtemps, ni le PS ni la droite n’ont osé lui disputer le département tant l’autorité territoriale du parti était forte, souligne David Gouard, politologue et auteur de La banlieue rouge, ceux qui restent et ce qui change (éditions Le bord de l’eau). Le changement a commencé dans les années 1980, avec de premières victoires socialistes. Puis Claude Bartolone a pris en main ce renversement, de manière méthodique.»

Certes, dans certaines communes, PCF et PS s’uniront dès le premier tour – comme à La Courneuve, ou au Blanc-Mesnil, autour des sortants communistes, ou à Gagny et Rosny-sous-Bois, contre la droite. Mais à Saint-Denis, Saint-Ouen, Bagnolet et Villetaneuse, des candidats socialistes partiront à l’assaut de mairies communistes. A Aubervilliers, au contraire, c’est le PCF qui tentera de reprendre l’hôtel de ville, dont il juge qu’il lui a été «volé» par le PS en 2008. Au total, les deux partis présenteront des listes séparées dans 23 villes sur 40.

Chaque camp prétend pourtant souhaiter l’union, et rejette sur l’autre la responsabilité de la discorde. «Je ne comprends pas l’ambition hégémonique du PS sur ce département, soupire Hervé Bramy, secrétaire départemental du PCF. S’agit-il de faire mordre la terre aux communistes ? De servir Claude Bartolone dans ses prétentions à diriger la future métropole parisienne ?». Pour son homologue socialiste, Philippe Gugliami, «la règle a toujours été de soutenir le sortant, mais il y a eu par endroits une accumulation de contentieux à notre égard». De plus, selon les socialistes, la faiblesse de la droite dans le 93 – François Hollande y a obtenu 65% des voix au second tour de la présidentielle – limite les risques liés à la division de la gauche.

Deuxième étage: les intercommunalités

Neuf communes, plus de 400 000 habitants et un budget de 540 millions d’euros : voilà ce que pèse Plaine Commune, la principale intercommunalité d’Ile-de-France. Sans être forcément connue de tous, cette structure s’est vue déléguer d’importantes compétences municipales : c’est d’elle que relèvent désormais les décisions en matière d’habitat, d’environnement, de transports, de voirie ou encore de collecte des déchets. De quoi en faire un objectif politique à part entière. Dans les communes de plus de 1000 habitants, les candidats au conseil communautaire figureront d’ailleurs sur le même bulletin de vote que les candidats à la mairie.

Au conseil communautaire de Plaine Commune, les sièges sont répartis par commune selon le poids démographique, et par parti selon le nombre d’élus municipaux. Actuellement, sur les neuf villes membres, cinq sont communistes, deux socialistes, une écologiste et une centriste. Le PCF domine donc très largement l’assemblée, avec 26 représentants sur 66 – contre 13 pour le PS. Mais les résultats des municipales pourraient modifier ce rapport de force au profit de n’importe quel groupe – comme pour l’autre grosse intercommunalité du département, Est Ensemble (autour de Bagnolet, Bobigny et Montreuil), dominée elle par les socialistes.

Président de Plaine commune, l’ex-PCF Patrick Braouezec est conscient de l’enjeu : «Notre territoire, autrefois stigmatisé, est aujourd’hui en pleine renaissance. Cela aiguise forcément les appétits. S’agit-il, comme à Paris, de « requalifier » ce territoire en en chassant les populations les plus modestes ?». De son côté, Philippe Gugliemi reconnaît les visées socialistes sur Plaine Commune : «Il est certain que ce serait très différent avec un socialiste aux commandes. Ce n’est pas toujours facile avec M.Braouezec, qui est bien assis sur le coffre-fort de l’institution».

Troisième étage: la future métropole parisienne

Attendue pour 2016, cette nouvelle entité comprendra Paris et les 123 communes des départements de petite couronne – Seine-Saint-Denis, Hauts-de-Seine, Val-de-Marne- soit un ensemble de 6,8 millions d’habitants. Elle est censée remplacer les intercommunalités et les trois conseils généraux en question, et assurer une meilleure redistribution des richesses au sein de la métropole. Des élus locaux de tous bords se sont cependant inquiétés des conséquences de ce projet, et notamment les communistes. Au nom de la démocratie locale, assure-t-on. Mais sans doute aussi parce que ce nouvel organe diluerait beaucoup l’influence du PCF en Ile-de-France. «Dans l’actuel rapport de force politique, il est évident que la métropole ne nous avantage pas», reconnaît Hervé Bramy.

La disparition des départements et des communautés d’agglomération priverait en effet le parti d’instances qu’il contrôle -comme Plaine Commune et le conseil général du Val-de-Marne- ou qu’il rêve de reconquérir – comme le conseil général de Seine-Saint-Denis. «De plus, la limitation des compétences municipales affaiblirait le pouvoir d’intervention des mairies communistes, donc cette spécifité qui pouvait les rendre attractives», juge David Gouard. Certes, le PCF disposerait d’un groupe conséquent au sein du conseil de la métropole; il lui serait toutefois compliqué d’en disputer la direction aux deux grands partis de droite et de gauche.

L’enjeu dépasse, bien sûr, la seule Seine-Saint-Denis. Mais dans le 93 comme ailleurs, de bons résultats aux municipales permettraient aux communistes de peser plus lourd au sein de la métropole, et pourquoi pas de réclamer une modification de son architecture d’ici sa mise en route. «Tout le monde reconnaît aujourd’hui que la loi votée est suffisamment ouverte pour être adaptée, assure Patrick Braouezec. Il est certain que Plaine Commune est un point d’appui qui permet de peser. Et que sa perte compliquerait les choses.»

Dominique Albertini